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Mon Paris en dix tickets de métro

Se rendre à Paris, pour moi, est une sorte de pèlerinage annuel. J’y suis drainée plus par les amis qui manquent que par le désir de me frotter à la foule. En y passant une cinquantaine d’heures ce printemps, j’ai utilisé un carnet de dix tickets RATP. Petit récit parisien métro-centré.

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Si tu cherches une bande-son : Mohamed Lamouri

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Atterrissage dans une atmosphère moite à Paris-Orly. L’averse est sur le point d’éclater, par grosses gouttes lourdes. Je quitte l’Airbus que l’hôtesse qualifie de « tout neuf, on l’a reçu il y a deux jours » et file à travers l’aéroport vide. Le douanier fait une blague sur ma veste en tartan et sur la commune de résidence inscrite sur mon passeport, finissant en -heim. Me revoilà en France… Presque comme une étrangère, une exilée. Encore désorientée, je demande un ticket d’OrlyBus en anglais. Je n’ose pas me corriger, trop la honte…

Les langues se mélangent dans la navette. C’est la France, mais pas encore tout à fait. Je vois des Anglaises apeurées, des jolis boubous, des hommes d’affaires. J’observe le chauffeur du bus qui fait des audios sur Whatsapp à chaque feu rouge. Denfert-Rochereau. Me voilà face à l’automate à tickets, hésitant entre tous les pass, des tickets moins de 26 ans – oui, mais, si on a 26 ans tout rond, hein ?

Carnet de dix. C’est plus facile.

ticket 1 : Denfert-Rochereau – Simplon

Ligne 4, ligne violette. Plus tard dans la semaine, je réalise que c’est souvent sur cette ligne que mes amis vivent. « Parce qu’elle rejoint les quartiers les moins chers, sans doute », m’oppose-t-on. Sans doute. Je l’aime bien parce qu’elle dessert aussi ma gare de l’Est. D’où je pourrais trouver un train pour Strasbourg si le coeur m’en disait…

Mon sac sur les genoux, je regarde autour de moi. Plein de femmes, des livres, un chien et plusieurs smartphones. Je repense à mon voisin d’avion, un peu flippé. « En trois mois, j’ai vu six vols dans le métro. Ouvre bien les yeux ». Mais là, en ce vendredi après-midi, tout est relax. Je compte les arrêts. Vérifie que je suis dans le bon sens. Je me sens écrasée et impressionnée par les publicités : je réalise alors qu’en Ecosse, finalement, on est épargnés par les 4×3 et autres affichages classiques. Enfin, je crois… Simple impression. Pourtant, c’est les mêmes JC Decaux qui signent tous les arrêts de bus…

Emerger dans le brouahaha clinquant du 18ème arrondissement. Après un câlin, des retrouvailles, mon sac s’allège et on repart dans le sens opposé.

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Ticket 2 : Simplon – Gare de l’Est

Courte course cette fois-ci. Nouvelle robe. Petit sac. On sort… On reste debout et on trépigne parce qu’une surprise est sur le point d’éclater au grand jour. En trottinant dans la rue, je lance un clin d’oeil à ma gare de l’Est. Qu’elle m’attende encore un peu…

On s’engouffre dans le café A, dissimulé dans un vieux monastère. Je me un peu sous-branchée pour le lieu mais la terrasse, magnifique, gagne mon coeur. On lâche prise, tout doucement. Soudain, je me rends compte que tout le monde est vraiment beau. Est-ce Paris ? Est-ce le lieu ? Est-ce le vendredi soir ? Qu’importe. On fait traîner jusqu’à être lentement balayés vers la sortie. Il fait bon ce soir, à Paris. Il fait bon souffler.

Ticket 3 : Simplon – Belleville

Samedi matin, l’heure d’assouvir une autre envie. Celle de tout simplement dévisager des légumes dans un marché de rue. Sans doute ce qui me manque le plus en Ecosse. L’opulence, les débordements de carottes, choux et pommes de terre. Les lourds stands colorés. Les mamies et leurs chariots. Les grands sacs en nylon quadrillés.

J’enraye donc sur la ligne 2 pour rejoindre Belleville. Ligne bleue du matin. Un peu d’oxygène, quand on monte dans les hauteurs pour sauter d’une ligne à l’autre. Un autre quartier, d’autres amis. Un ciel un peu pesant, encore, mais de la douceur. Je compte les supermarchés chinois en attendant, près de la bouche de métro. Je vois d’autres gens se retrouver, se dire au revoir, déjà. Le temps de remonter le marché, voir les poissons, caresser les pastèques, et je replonge dans les affres de la ligne 2. M’éloigner vers Père Lachaise pour mieux revenir vers Bourse.

Ticket 4 : Colonel Fabien – Bourse

Mais c’est qui, Colonel Fabien, d’abord ? Mystère. Il paraît qu’une barricade se dressait sur la place éponyme pendant la Commune de Paris.

Chaque nom d’arrêt, à Paris, m’est évocateur. Champs-Elysées, Montparnasse, tout ça. Mais je suis incapable de placer quoi que ce soit sur la carte, pas même la tour Eiffel. Paris est une misère pour ceux qui n’ont pas le sens de l’orientation. A chaque changement, je fais un effort de concentration et d’observation, pour ne pas sembler perdue, pour ne pas être la passante naïve qui hésite entre deux couloirs. Les portes s’ouvrent, je regarde à droite, à gauche, repère ma pastille, et je fonce de manière longiligne. Il me faut, avant de monter dans un nouveau train, m’assurer que mon objectif est bien sur la liste des arrêts. Et si c’est le cas, je souffle intérieurement.

J’émerge à Bourse – à la Bourse ? – pour un brunch libanais gargantuesque avec d’autres amis, une autre famille, pleine d’amour ce matin-là. Je me leste de falafels, houmous, salades, carottes, taboulé, c’est juste sain et bon. Le soleil arrive et c’est tout naturellement qu’on se lance dans une petite balade vers Châtelet.20160514_162735 On traverse la Canopée, qui n’a rien a voir avec les mangroves, les baobabs ou les alligators comme je l’imagine initialement. J’aurais plutôt appelé cet endroit l’Echangeur électrique. D’en haut, je contemple tous ces petits électrons qui empruntent mille passages, se faufilent partout, comme si on était tous des petits bouts d’électricité. Nous aussi, on descend l’escalator. Un homme contrôle les sacs d’un oeil, sans doute pour rassurer les vieux. En bas, un mec joue au foot contre lui-même, en plein dans la foule.

Ticket 5 : Les Halles – Stalingrad

Je lutte pour ne pas m’endormir dans le nouveau métro qui m’emmène vers le Nord, encore. Ma bonne vieille ligne 4. La marée humaine des Halles m’a un peu horrifiée, j’ai du mal à reprendre une respiration calme sous le néon du train. Heureusement, c’est le long du bassin de la Villette, sous le soleil, que je vais me promener. Tous ces gens qui jouent à la pétanque… Encore une fois, je dois retrouver quelqu’un, le long de l’eau. Je crois être sur la bonne rive. Je la vois de loin, on explose de rire, après tant de temps. Que faire maintenant ? Pourquoi ne pas aller faire semblant de boire un café sur la terrasse du Pavillon des Canaux ?

20160514_193016Pour l’occasion, le bâtiment se fait redécorer aux couleurs d’Alice au Pays des Merveilles. Ca me va. J’adore le lieu, sa terrasse, son étage où l’on peut prendre le thé dans une cuisine, une salle de bain, une petite chambre… C’est samedi, ça brasse. Encore une fois, on passe le temps à regarder les Parisiens.

Ticket 6 : Jaurès – Simplon

Retour au nid. Comme ce trajet ne fut pas vraiment marquant, j’en profite pour partager un truc que j’ai remarqué à propos des Parisiens : être un fin analyste des transports en communs est une qualité indispensable et tous s’empressent de montrer leur connaissance du réseau dès que j’ouvre la bouche.

– Je dois aller à Bourse en passant par Belleville…
Première personne : – Facile ! Tu prends la ligne 87 direction Pimprenelle, tu changes à Marlon-Brando, et tu prends la 28 direction Tarte aux pommes.
Deuxième personne : – Ah non, je te conseillerais plutôt de prendre la ligne 99 direction Jouy-en-Chardon et de changer à Poivre-et-Sel.
Première personne : Ah bon, t’es sûr ?
Deuxième personne : – Ah oui, il y a moins de marches et en plus le métro est aérien sur quelques stations.

Conversation totalement surnaturelle pour illustrer le fait que dans le métro, chaque minute compte. Chaque changement est étudié. Sauf pour moi, qui ne fait que passer.

Ticket 7 : Simplon – Le Perreux

Aventure urbaine ce matin-là : je prends le RER ! Aventure urbaine upgradée : ce RER ne circule pas ! Après trois informations différentes données par trois agents différents, je comprends que je vais prendre le train jusqu’à Bondy puis prendre un « bus de substitution » pour atteindre le Perreux. Une dame à côté de moi râle : elle va au cimetière de Rosny-sous-Bois seulement une fois par mois et bien sûr, il faut que le RER soit en réparation ce week-end là. Enfin bon, c’est la Pentecôte, c’est sans doute pour ça, hein. Oui, madame, oui. Mais ils n’expliquent rien, aussi !
J’essaye de lui faire relativiser ces petits ennuis qui sont finalement part d’un dimanche matin un peu rigolo. « C’est vrai… Ca met un peu de sel ». Un peu de sel. Juste ce qu’il nous fallait.

J’ai menti : ce trajet ne me coûte aucun ticket de métro puisqu’il faut que je prenne un ticket spécial pour le RER. Allons bon. Le retour aussi se fera en bus, jusqu’à Val de quelque chose, et puis en train jusqu’à « Château de Vincennes », et puis Villiers. Tous ces noms…

Ticket 7, le vrai : Villiers – Denfert-Rochereau

Dernière halte parisienne, dans un joli petit studio calme et lumineux, à débriefer le week-end en mangeant du hoummous et des myrtilles. Je repense à tous ces trains, empruntés en trois jours. Toutes ces têtes. Connues et pas connues. Les nouvelles rencontres qui, toujours, continuent de surgir de manière plutôt magique. Mais le temps passe et il me faut déjà terminer cet itinéraire en beauté, en rejoignant la ligne 6. « Tu verras, elle est sympa », me promet-on. Et je suis charmée. Un homme entre avec son piano-flûte (si on peut nommer cet instrument de cette façon) et sa boîte à rythme. Il a tellement la patate, nous joue des hympes de stade, sourit tout en soufflant. Je lui laisse toute ma monnaie, qui ne me servira plus. A l’arrêt suivant, il court d’un wagon à l’autre et entonne un autre tube. Je l’entends en pointillés, dès que nous nous arrêtons au bord d’un quai.

Passer à Paris, c’est toujours un peu faire le point. La dernière fois, c’était l’été, quelques jours avant mon départ pour l’Ecosse. Je quitte la capitale heureuse de rentrer dans « mon autre » capitale. Je reviendrai, peut-être plus tôt que prévu. Un saut de puce, un carnet de dix, et me voilà. Et si vous vous inquiétez pour mes trois tickets restants, je les ai laissés à mon pote Renaud, pour qu’il puisse aller au cinéma.

Sous son air de blog voyage, cet espace me permet d’expérimenter une forme d’écriture un peu différente de ce que j’ai l’habitude de faire. Ici, juste du ressenti, des émotions, des moments. Si vous voulez me faire un bisou, vous pouvez écrire à rita@ritasenva.fr.

7 Comments

  • Marrant parce que la 4 c’est la ligne autour de laquelle je me suis construit ma représentation de la ville. Et, je crois pas dire une bêtise mais sait-on jamais, c’est la seule depuis laquelle on peut prendre toutes les autres (deuxième personne : oui mais changer une fois à Bidule sans aller jusqu’à Mercadet pour choper le 234 c’est beaucoup plus rapide). <3

  • Cet article me donne envie de retourner faire aussi un pèlerinage parisien… Très bien écrit comme toujours! On t’attend pour une retraite estivale grenobloise si tu en as envie 😉

  • Haha, je m’inquiétais vraiment pour ces 3 tickets restants moi! Plus sérieusement, j’ai beaucoup aimé cet article tout en simplicité et en même temps beaucoup d’émotions passent. J’avais l’impression d’être à tes côtés assise dans le métro à observer ces parisiens ;). Beau récit, je reviendrai assurément par ici!

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